Edgar Morin a 97 ans, Alain Touraine 93 ans. Ils sont amis, sans trop souvent se voir. Vieux ? Bien sûr. Ils ont partagé ensemble les différentes épreuves de leur vie. L’un entend mal, l’autre peut souffrir pour marcher. Mais tous les deux sont impressionnants de vitalité. Dès qu’ils se mettent à parler ou à dialoguer, quelque chose d’inouï resurgit, autour d’une colère intacte face à «la honte devant ce qui se passe en Méditerranée»,mais aussi avec cette évidence d’un engagement.

Edgar Morin est donc l’aîné de quelques années. Ce qui fit de lui un résistant convaincu ; dès 1942, il est entré dans la Résistance communiste. Sociologue, philosophe, membre du Parti communiste français, il s’en éloignera avant d’en être exclu en 1951. Mais jamais il ne s’arrêtera de s’engager, en particulier dans le combat pour la décolonisation.

Alain Touraine, sociologue aussi, engagé tout autant, a été spécialiste de l’action sociale et des nouveaux mouvements sociaux ; il développera une méthode d’intervention sociologique. Les deux se sont suivis, appréciés, se lisant comme deux compagnons qui se guettent. Lorsqu’Edgar Morin, dans les années 60, a des ennuis avec son institution, en l’occurrence le CNRS, Alain Touraine sera un des rares grands noms à le défendre publiquement.

A l’automne dernier, on les sollicite. En effet, épouvantés par ce qui se passe pour les migrants dans la Méditerranée, quelques intellectuels comme le professeur Alexis Nouss, professeur en littérature générale, Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue et fille d’Edgar Morin, ou le sociologue Philippe Bataille, mais aussi quelques humanitaires, veulent réagir. Et s’interrogent sur le projet d’une liste à présenter aux élections européennes. «Autour du migrant qui est un sujet politique devenu central, il s’agirait de bâtir un nouveau projet démocratique», nous expliquait ainsi Jean-François Corty, ancien directeur de Médecins du monde. «Avec les démunis, les sans-toit, les exclus, ce sont les mêmes valeurs de solidarité qui sont en jeu.» Edgar Morin se montre intéressé, Alain Touraine aussi. Et tous les deux se disent aussitôt ravis de débattre ensemble autour de ces questions.

Ce soir-là, dans les locaux un peu sombres de la Maison des sciences de l’homme, dans le VIe arrondissement de Paris, ils se retrouvent. Echangent des nouvelles, s’écoutent avec attention. Puis débattent. Alain Touraine s’étonnant, parfois, quand il perçoit un désaccord avec Edgar Morin, manifestement plus inquiet que lui. L’idée d’une liste pour une Europe migrante et solidaire ? Elle n’a plus guère d’avenir. Bien des événements se sont succédé, le mouvement des gilets jaunes, mais aussi ce Brexit qui patine, ce populisme qui gangrène, et enfin l’effritement suicidaire de la gauche. «Le mouvement pour porter ses idées est vivace et continue», insiste néanmoins, de son côté, le professeur Alexis Nouss.

Après plus de deux heures d’échanges, Edgar Morin et Alain Touraine se quittent, se saluant rapidement comme on le fait sur le pas d’une porte, puis disparaissent d’un pas hésitant, tels d’impressionnants albatros que les combats, passés et à venir, continuent à unir.

Eric Favereau

Source : Libération du 3 février 2019