A quoi tient une initiative ? En l’occurrence, elle tient à une histoire et à une fidélité surtout. Alexis Nouss (pour Nuselovici) est professeur en littérature générale et comparée à l’université d’Aix-Marseille. Depuis des années, il travaille comme chercheur sur les migrations. «A partir de 2005, à mes yeux, le drame s’installe, je ne peux plus me contenter de mes recherches, et je passe à l’humanitaire. Je ne peux supporter le laisser-faire.» Au sein d’un comité, Agir, lui et d’autres travaillent, accompagnent et accueillent des migrants. «Mais depuis quelques mois, deux ans peut-être, l’humanitaire s’épuise, analyse-t-il, il est même complice en faisant ce que l’Etat ne fait pas. Et nous décidons de passer au politique.» Que faire ? «Il y avait eu cette liste Sarajevo en 1994, qui affirmait que l’Europe commençait là, dans cette capitale des Balkans. Alors je soumets ce projet à quelques amis : faire une liste aux européennes, avec un projet centré sur les migrants.»

Voilà, c’est parti. L’écho est immédiat. D’autres universitaires se joignent aussitôt, comme Catherine Coquio, professeure de littérature comparée à Paris-Diderot. Ou Philippe Bataille, sociologue à l’EHESS. Mais aussi Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue. «Pour nous, c’est le désir de peser sur les décisions, la situation est bien trop grave pour ne pas tenter une influence directe, et la scène pour agir est celle du Parlement européen», insiste Nouss. Viennent aussi des humanitaires, en particulier Jean-François Corty, ex-directeur des affaires internationales à Médecins du monde. Il a beaucoup réfléchi à cet engagement, publiant entre autres un livre, La France qui accueille.«Autour du migrant qui est un sujet politique devenu central, il s’agit de bâtir un nouveau projet démocratique. C’est à la façon dont on traite les migrants qu’une société doit être jugée, poursuit Corty, avec les démunis, les sans-toit, les exclus, ce sont les mêmes valeurs de solidarité qui sont en jeu.»

D’autres grands noms du monde intellectuel appuient ce projet de liste aux européennes, comme les deux personnalités emblématiques de la gauche Edgar Morin et Alain Touraine. Mais aussi des gens d’horizons variés, comme Etienne Balibar, Olivier Py, Alain Mabanckou, Sylvie Glissant ou encore Patrick Chamoiseau. «La société civile est là, insiste Nouss, prête à se porter candidat sur la liste que l’on va monter, des assistances sociales, des architectes, des médecins. Il n’y aura pas de personnalités politiques, et notre tâche première est de travailler pour élaborer un programme.» Un manifeste est rédigé, que nous pubions en exclusivité, un site est ouvert (1). Touraine et Morin vont lancer un appel commun. Tout commence.

(1) www.europemigrante.eu

Eric Favereau

Source: www.liberation.fr